La promesse des Tiers-Lieux

On parle depuis 20 ans de l’entreprise libérée1, de structuration participative innovante au cœur de l’organisation du travail. Cette innovation a émergé depuis quelques années, non pas dans les entreprises mais au sein de Tiers-Lieux2, c’est à dire de lieux autogérés, indépendants, organisés autour de pratiques amateurs expertes, dont l’animation est réalisée par des concierges de quartier (et non par des managers issus des écoles de commerce) ; l’invention plutôt citoyenne que juste entrepreunariale !

Les modèles développés dans les lieux d’apprentissage classiques sont percutés par l’invention des collectifs ; les ressources mises en commun deviennent des capitaux libres de droits et remettent en cause la sacro-sainte notion de propriété. Les dynamiques de partage génèrent un flux intense d’actions, de prototypage dont l’une des grande qualité est la réversibilité : à tout moment le modèle peut être remis en cause, dans une sorte de préfiguration de ce que peut devenir une démarche de sobriété, menant à un projet écologique appliqué : les Tiers-Lieux promettent d’en découdre avec les modes de travail et plus loin, le projet de société.

Les Tiers-Lieux sont des promesses auxquelles travaillent des individus, aventuriers d’une nouvelle forme de partage. Ils sont les enfants de Linux, du logiciel libre et de l’open source mais aussi des écoles de design, des libertariens3, des "startupers" mais aussi des "punks à chiens", des anarchistes. Ils sont l’hybridation des marges technologiques et des marges sociales, là où s’inventent sans cesse des organisations du collectif et par extension les nouvelles organisations du travail.

Enfin, l’idée majeure du Tiers-Lieu est que dans chaque quartier il existe un lieu de travail pour tous, ouvert, sans chef et sans salaire, un lieu où on ne parle pas d’emploi, mais de travail, où l’on obtient ce statut désiré socialement de travailleur, comme un revenu universel. On peut y parler d’un accès au travail universel, qui échappe aux fluctuations incertaines de l’emploi, hors spéculation, dans des communs alors réactivés.

Le Tiers-Lieu est probablement le plus important projet politique concernant le travail depuis celui du plein emploi du XXe siècle. Et c’est un projet porté par des individus, des citoyens en contre-proposition au travail capté par le marché du travail. Observer et pratiquer le Tiers-Lieu dans sa vie quotidienne et dans sa mise en œuvre nous permettra de faire l’expérience de cette alternative bienvenue, promesse d’une autre organisation possible du travail.

Olivier Peyricot, directeur scientifique de la Biennale de Design et directeur du pôle Recherche de la Cité du Design, Dec. 2016

1. Tom Peters, L’entreprise libérée. Liberation management (Dunod, 1993)
2. On se réfère ici à la définition d'Antoine Burret donnée dans Tiers-lieux… et plus si affinités, FYP Editions,
3. Voir Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyberculture (C&F Éd., 2012)

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