Alexandre Del Perugia : les arts et la culture à l’épreuve de la polyculture

Alexandre Del Perigia est comédien, cofondateur du Théâtre École du Passage à Paris, formateur, conseiller artistique, et chercheur au Centre national des arts du cirque. Son interview a été réalisée pour la Biennale de Design de Saint-Etienne le 04 Février 2017 par Sylvia Fredriksson et Aurélien Marty.

Pontempeyrat. C’est une histoire qui commence en 1986. Nous avons créé, avec Niels Arestrup, l’École du Passage, une des première école pluridisciplinaire de théâtre.

Le théâtre est une aventure qui travaille sur l’unité d’un spectacle et l’unicité de chacun. Aussi, nous nous sommes posés la question de savoir comment tout le monde pouvait collaborer à la formation d’élèves de théâtre. Au fil des discussions, nous sommes tombés sur les aventures de Jean Dasté, qui est le fondateur de la Comédie à Saint-Étienne et qui avait une structure nomade qui allait dans les villages d’à côté.

La relation que l’on avait avec le théâtre était construite sur l’idée qu’en utilisant le point de vue de chacun - c’est-à-dire en ne restant pas simplement sur un point de vue de théâtre, mais en acceptant d’avoir d’autres points de vue - on allait pouvoir faire évoluer et changer la formation de l’acteur. Sur la complémentarité des points de vue, j’ai toujours été pour le travail avec d’autres intervenants et d’autres métiers. Par exemple, travailler sur les liens entre le porté en cirque et la maçonnerie. Pourquoi ? Parce que quand je suis arrivé en France après être né et avoir vécu 15 ans au Maroc, j’ai été à un moment donné docker à Set. Et je me suis rendu compte très rapidement de comment je pouvais faire un lien entre mon vécu de docker et quand j’ai été porteur - à un moment donné - dans le cirque.

En rencontrant Niels Arestrup en 1986, nos discussions nous ont amené à trouver un lieu en milieu rural. Venant moi-même de ce milieu, mon père étant paysan dans des fermes où il n’y avait souvent pas d’eau potable et pas d’électricité - ma quête d’un lieu s’est orienté à rechercher un lieu par lequel je pouvais travailler sur la polyculture.

Au regard de mon passé, mon père étant paysan, il m’intéressait, en tant qu’homme de spectacle et de culture, de voir comment on pouvait travailler avec la notion de polyculture, au sens large, c’est à dire dans la rencontre avec d’autres points de vue.

Si hasard existe, celui-ci m’a amené à Pontempeyrat, dont j’ai tout de suite vu le potentiel. Pontempeyrat se situe à l’intersection de la Loire, de la Haute-Loire et du Puy de Dôme. C’est-à-dire dans un tiers, à l’intersection de trois départements, qui forment maintenant une seule grande région.

Ce lieu était un moulin au Moyen-Âge. Une rivière y coule qui permet de développer l’énergie hydraulique. Au 19ème siècle, ce fut une scierie, qui amena de très beaux et grands bâtiments. Puis en 1946 s’y créa une hostellerie.

Je reprends Pontempeyrat en 1993, et je viens avec un collectif de personnes en proposant d’acheter et développer le lieu collectivement. Quand les gens sont arrivés, au regard de la situation géographique, tout le monde a pensé que j’étais fou et… je me suis retrouvé seul. Mais mon choix a été d’acquérir ce lieu pour créer une aventure. De là, ma première envie a été de construire quelque chose autour du spectacle, de travailler avec des danseurs et des comédiens, des gens du théâtre, du cinéma et des arts de la rue.

La chance que j’ai pu avoir a été de rencontrer Niels Arestrup à travers l’École du Passage, notamment dans le domaine du cinéma, que j’ai formé pendant 3 ans. Là aussi, j’ai pu voir, pendant le tournage, cette collaboration entre différents métiers, du décorateurs jusqu’à l’interprète. Là, je me suis dit qu’il était intéressant de voir comment l’objet pouvait être objectif. Pontempeyrat s’est révélé comme l’endroit rêvé en terme de potentiel, car en faisant venir d’autres corps de métier - comme la maçonnerie, car Pontempeyrat est quand même fait de pierres et de bois, mais aussi les électriciens ou la plomberie - je trouvais important d’avoir ces échanges de point de vue tous ensemble pour faire avancer un lieu culturel.

Alors se pose la question de savoir qu’est-ce qu’un lieu culturel, si ce n’est qu’un échange avec les gens du coin. Échanger et permettre l’accès d’une certaine population à des spectacles qu’ils ne pourraient pas voir. Il était important de ne pas seulement faire venir les gens à Pontempeyrat, mais assied se déplacer vers les habitants. Il était important que les gens qui jouent sur un plateau puissent échanger et comprendre le public, et pas simplement venir, raconter leur histoire, et expliquer la vie aux gens. Je pense qu’il y a un vrai partage à avoir.

En 2001, quand les mises aux normes ont été faites complètement à Pontempeyrat, les activités se sont étendus de la recherche autour du spectacle à la formation, en passant par l’accueil de compagnies. Il y avait aussi tout un travail sur les chevaux, et autour du rapport au cheval comme partenaire, en dissociant direction et pouvoir. Il s’agissait moins de dressage que d’apprivoisement, c’est-à-dire se connaître mutuellement. C’est quelque chose qui m’a beaucoup intéressé et que j’ai développé ensuite lorsque j’étais co-directeur au Centre National des Arts du Cirque.

Il y avait aussi toute une possibilité d’hydroélectricité. Les démarches ont été longuex, et il m’a fallu 7 ans pour retrouver les droits d’eau, qui appartenaient au lieu, et pas au propriétaire. Il fallait prouver que ce moulin était là avant la révolution de 1789 pour continuer à garder les droits d’eau qui avaient disparus. L’objectif était de rendre le lieu autonome grâce à l’énergie hydroélectrique, sachant que le point faible à Pontempeyrat autant que son point fort est la température, puisqu’il y fait froid, et qu’il faut chauffer pour que les gens puissent venir.

Nous nous sommes rendus compte également qu’il fallait surement, à Pontempeyrat, s’ouvrir un peu plus à l’extérieur. Tout un cirque mobile s’est mis en place, pour aller travailler dans les cités au niveau national. Il y avait des camion, une formation et toute une recherche et une implication de certaines personnes pour aller dans les cités et travailler dans tout ce qui était cirque et Politique de la Ville à l’époque.

Tous ces changements ont eu pour objectif d’amener d’autres personnes. À un moment, à Pontempeyrat, il y a eu des tailleurs de pierre et des gens qui travaillaient la matière. Ces rencontres collectives sont allées au-delà de mes espérances.

Je me rappelle d’une expérience que j’avais entendu en écoutant la conquête de la Lune par la NASA : ils étaient sûrs d’y aller, mais pas sûrs de revenir. Et ils se sont posés la question : si jamais on tombe en panne sur la lune, quel sont les outils minimum que l’on doit emporter pour pouvoir revenir ? Chacun s’est mis à réfléchir, ils ont chacun créé des liste et les ont confrontés ensemble. En réfléchissant collectivement, ils se sont rendus compte de la force du point de vue collectif, qui a permis d’aller avec un minimum d’outils pour quelle structure pèse le minimum, et pour pouvoir revenir. Cette expérience-là m’a touché car toute mon enfance, j’ai vécu à l’internat.

Vivre en collectif et développer des échanges de points de vue - et je parle bien de dialogue et non pas de communication - m’a montré qu’il était plus facile d’inventer que de découvrir. Comment peut-on mettre en place un système pour apprendre à découvrir et à se découvrir ? Si j’écoute vraiment ce que l’autre me dit, avant de vouloir passer mon information et vouloir faire dominer mon point de vue par rapport à l’autre, alors je vais pouvoir me changer moi-même.

Pontempeyrat s’est développé autour de la notion de collaboration, plutôt que de coopération, par laquelle les gens tombent parfois dans une posture de sertitude volontaire. Je trouve intéressant de lire le texte sur la sertitude volontaire, écrit par La Boetie lorsqu’il avait entre 16 et 18 ans, et qui me semble extrêmement contemporain.

Comment faire de l’intelligence collective une intelligence de collaboration ? Pontempeyrat s’est fait en marchant, avec un certain nombre de réussites et d’erreurs. On apprend de l’erreur, sinon on est aigri. À chaque fois qu’il y a une erreur de faite, c’est pédagogique. L’erreur est pédagogique.

Ce qui m’a intéressé dans la rencontre avec les tiers-lieux, c’est que tout d’un coup, je me rends compte qu’il y a des personnes qui cogitent autour des règles du jeu. Comment peut-on avancer sur les règles du jeu de cet endroit là ?Si je prends le système pyramidal, on travaille souvent sur l’égo et il y a toujours un rapport au pouvoir et à la direction.

Si tout d’un coup on travaille sur quelque chose de plus rhizomique - ce qui m’a toujours intéressé, et que j’ai connu dans mon enfance à travers la culture des plantes rhizomiques qui envahissent le terrain et qui empêche d’autres chose pousser - on se rend compte que le travail sur le rhizomique est plus un travail sur une écoute de chacun, sur une égalité des choses.

Travailler en lien avec les tiers-lieux permet de comprendre que toute la recherche qui a été faite sur ces règles du jeu permet à Pontempeyrat, en tant que lieu de culture tant agricole qu’artistique, vont faire avancer énormément cet espace.

D’où la question : est-ce que les tiers-lieux ont besoin de la culture, ou est-ce que la culture a besoin des tiers-lieux ? En tout cas, en ce qui me concerne, en tant qu’homme de culture, je pense que la culture a besoin des tiers-lieux.

Là où je trouve l’échange intéressant, c’est que tout d’un coup chacun apporte un point de vue par l’intelligence collective. On va pouvoir avancer et découvrir encore plus loin. Plus on découvre, plus on pourra inventer. Je pense que toute cette recherche dans l’art et dans la culture sur la liberté d’expression, cette, elle existe. Mais peut-on avoir une liberté d’expression si il n’y a pas de liberté de pensée ?

Avoir des lieux en milieu rural, avec des échanges avec les gens du territoire, et concernant Pontempeyrat, tous les rapports à l’international, avec l’Amérique du sud, les pays du Nord, l’Amérique du Nord aussi, le Canada, les pays de l’Est, tout d’un coup emmène d’autre choses qui nous permettent d’évoluer ensemble et de faire le monde de demain. D’où l’importance actuellement, au-delà de la dimension de crise ambiante, de vivre ce moment là pour inventer le monde de demain.

Ce contact et ce lien avec les tiers-lieux est juste une chance magnifique de pouvoir cheminer un peu plus loin. En en parlant avec tout un tas de personnes, des gens des Arts et de la Culture, tout le monde dit, c’est juste extraordinaire. Oui, le lieu doit avancer dans cette direction, et ne pas s’enfermer simplement avec un petit point de vue culturaux.

Tout le développement de ce lieu de Pontempeyrat, qui était un lieu qu'au début j’ai acquis tout seul, a pour but d’avancer et d’en faire une multipropriété pour que la chose puisse se perpétuer.

Ce qu’il peut se passer, c’est qu’il peut y avoir main mise sur le site, soit au travers une association, soit au travers un propriétaire qui se met dans l’action, et pourquoi pas, mais je pense - et c’est ce qui m’a toujours habité - qu’à un moment donné, il faut savoir ce qu’on laisse à nos enfants, et comment on peut perpétuer les choses. Comment on peut trouver une intelligence collective au travers un chemin qui avance.

Du coup, quand j’entends le mot oasis, c’est quelque chose qui est complètement éclairant pour moi, pour deux raisons. La première, ce sont mes origines et une double culture d’Afrique du Nord, et la seconde, parce que Pontempeyrat a été très longtemps estampillé comme un lieu sédentaire pour nomades, du coup je me dis c’est juste extraordinaire, ce chemin que nous faisons ensemble.

L’autre chose aussi, c’est comment tout ce qui est donné, la ressource que l’on peut voir par rapport aux tiers-lieux, et comment moi, en tant que pédagogue, je peux aussi donner cela. La fin de ma thèse, où l’on me dit « comment ! tu vas donner cela ! tu ne te rends pas compte ! » mais je dis toujours : « Tout ce que tu donnes, tu le gardes à jamais, et tout ce que tu gardes, tu le perds pour toujours ».

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