Baptiste Ridoux : le Tiers-Lieu, un point ressource sur le territoire

Baptiste Ridoux est coordinateur de la Quincaillerie Numérique, Tiers-Lieu portée par la Communauté d'Agglomération du Grand Guéret (en Creuse). Son interview a été réalisée pour la Biennale de Design de Saint-Etienne le 09 Février 2017 par Sylvia Fredriksson et Aurélien Marty.

Je viens de la médiation numérique. J’ai été longtemps animateur d’atelier en Haute Vienne et en Creuse par la suite au sein d’un poste un peu plus global qui était chargé de mission TIC pour une association de développement territorial qui regroupais 44 communes.

Comment vois-tu le tiers-lieu dans un cadre rural ?

Je pense que le tiers-lieu remplace beaucoup de choses qui avaient été initiées - nous en parlions encore ressèment avec les collègues de la collectivité - et notamment les pôles locaux d’accueil, qui avaient vocation d’accueillir les nouveaux arrivants sur un territoire pour les mettre en relation avec les services, avec d’autres personnes qui pouvaient avoir d’autres points de corrélation. Ce genre de mission va s’édulcorer dans les tiers-lieux en milieu rural. Je pense que les tiers-lieux vont être des leviers de développement économique, social, culturel.

Vu que le tiers-lieu est pour moi une zone de liberté d’expression, et notamment en milieu rural, et au regard du brassage interculturel. Je vois au quotidien des tziganes, des migrants, des geeks, des blancs, des noirs. Je vois au quotidien des papys, des mamies, des enfants, des jeunes. Tout le monde se brasse, tout le monde se dit bonjour. Même si tout le monde ne crée pas des projets ensemble, en tout cas tout le monde commence, peut-être, à se re-respecter mutuellement, à montrer qu’en fait, les jeunes ne sont pas méchants, les migrants ne sont pas forcément des terroristes, les manouches ne sont pas forcément des voleurs. Les tiers-lieux apportent quelque chose de nouveau sur ces territoires ruraux où cet esprit de solidarité qui prédominait il y a quelques années était un peu en train de s’éteindre au profit de ce que l’on entend dans les médias. Quand une mamie me dit, en sortant de la Quincaillerie, que les jeunes sont super sympa, je pense que cela est déjà en soi une belle victoire.

Peux-tu me raconter ton parcours, et me dire comment ce parcours t’as mené à la création de la Quincaillerie ?

Ce qui m’a amené à la la création de la Quincaillerie, c’est la médiation numérique, et un peu du web aussi. Je suis arrivé en Creuse en 2009 pour le travail, en tant que chargé de mission en Technologie de l’information et de la communication pour une association de développement territorial, avec pour épithète le désenclavement numérique d’un territoire.

Pour remplir cette mission, il a fallu monter pas mal de projet, de la médiation numérique auprès de différents publics, des enfants aux séniors en passant par les personnes en situation de précarité. Cela concernait aussi la mise en place de sites internet pour 44 mairies où l’on formait les secrétaires et les élus à faire de la mise à jour en ligne et à avoir une première visibilité. Mise en place des hotspots wifi sur le territoire. Le pays de Guéret était devenu FAI associatif. Et personnes ressources pour toutes ces communes.

Et puis, à côté de cela, quand on arrive dans un département rural et que l’on ne connait pas grand monde, forcément l’on tend vers le milieu associatif, premièrement avec une radio locale, au sein de laquelle je suis rentré pour accompagner un peu le site web. Assez féru de musique, j’ai fais une émission bimensuelle, puis assez rapidement administrateur de la radio. Par ailleurs, une autre association qui organise des concert sur le territoire Gueretois, qui s’appelle Le Gang.

De fil en aiguille, en rencontrant les élus, les jeunes des milieux associatifs, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. Et cela s’est traduit par une première expérience de tiers-lieu à l’occasion des 5 ans d’expérience radio du Pays de Guéret, où pour fêter l’événement, nous avions décidé de s’approprier un lieu, un vieux commerce du centre ville de Guéret, pour y localiser les studios de la radio pour une dizaine de jour. Mais vu que le local était grand, qu’il y avait une ressourcerie qui venait de s’ouvrir avec laquelle nous avons pu facilement monter un partenariat. La ressourcerie nous a amené du mobilier. Il y avait des murs, et nous avons rapidement commencé à faire des expositions photos. Nous avons trouvé la place de faire un bar associatif, des concerts. On a laissé le wifi ouvert et puis, nous nous sommes rendus compte qu’il y avait des gens qui commençaient à venir dans ce lieu, pour découvrir la radio, mais pas uniquement.

Au bout de ces dix jours, nous nous sommes dit qu’il y avait peut-être un truc à faire, une carte à jouer la-dessus avec une micro-communauté à l’époque. On a commencé à aller voir les élus pour savoir si il y avait une possibilité éventuelle de créer un lieu comme celui-là de manière pérenne.

Certains élus étaient partants. Mais l’un d’entre eux nous a dit non, et dans l’euphorie du moment, cela nous a un peu séchés.

Et c’est en reprenant chacun nos activités que de mon côté j’ai commencé à découvrir ces mots, tiers-lieux, fablab, à côtoyer les communautés, et que l’on s’est mis à rédiger un projet qui avait pour but de créer un lieu centralisateur des pratiques numériques. Un lieux qui allait hybrider technologie, social et culturel. Cela s’appelait l’association 2/3D.

Avec la réforme des territoire, la loi Notre, mon employeur pays de Guéret a disparu au dépend de la communauté d’agglomération du Grand Guéret, qui devait récupérer le personnel.

C’est là que l’on m’a proposé un poste de technicien de maintenance dans la collectivité - forcément, j’étais informaticien - sauf que cela ne correspondait pas du tout à ce que je faisais. Je me sentais beaucoup plus animateur numérique d’un territoire.

J’ai rencontré le président de l’agglomération, auquel j’ai présenté ce projet là. C’est une espèce d’alignement de planète - Il s’agissait d’être là, au bon endroit, au bon moment, avec le bon élu - qui a fait que nous avons ouvert la Quincaillerie avec une décision politique prise le 12 février 2015 pour une ouverture effective le 6 mars 2015, avec un événement fédérateur qui s’appelait la Semaine du numérique.

Selon toi, pourquoi il fallait le faire ? Pourquoi fallait-il ouvrir la Quincaillerie numérique ?

On pense que les territoires ruraux sont vides, et qu’il ne s’y passe rien. Cela n’est pas vrai. Il y a peu de gens, mais ceux qui sont là ont envie d’y vivre et de faire bouger les choses. Les territoires ruraux regorgent d’initiatives, de projets et de bonnes volontés, mais qui sont souvent isolés. Chacun dans son association. On se croise pour boire des coups, mais peu de choses convergent où rentrent dans des logiques de mutualisation.

Ce que j’avais en tête est que ce lieu était nécessaire pour permettre au monde associatif, peut-être, d’aller plus loin ensemble. Mais aussi permettre à des néo-ruraux qui découvrent le territoire de rencontrer des gens, de trouver un cadre de vie qu’ils auraient peut-être pu connaître en milieu urbain. Un lieu de libre expression. On peut faire des exposition assez facilement à la Quincaillerie. On y organise des concerts. On a une radio associative, un fablab. Essayer de mixer tout cela. Et je pense que chaque pôle, dans la Quincaillerie, a un intérêt pour l’autre. Le fablab a un intérêt pour la radio, pour le coworking, et réciproquement. Et tout cela s’agrège et s’imbrique de sorte que nous puissions aller sur des projets innovants et de dimension un peu plus importante, même en milieu rural.

Dans la Quincaillerie, en tant que collectif, cela vous a amené à quelle actions ?

On était à l’origine parti de manière très média, très geek et numérique. Et en fait, au fur et à mesure de l’agrandissement de la communauté - car de fil en aiguille, celle-ci s’est élargie. Nous avons accueilli par exemple une grainothèque. On a commencé à se poser des questions sur le développement local, on s’est intéressé à la redynamisation du centre ville, à l’appropriation de l’espace public par les citoyens, aux circuits courts, au bien-être, au bien vivre. C’est humainement, la richesse de la communauté qui produit une ouverture des projets de la Quincaillerie.

Selon toi, qu’est-ce que les tiers-lieux peuvent amener au monde rural ?

Dans la ruralité, il existait notamment les dispositifs locaux d’accompagnement, structure qui avaient vocation d’accueillir les nouveaux arrivants sur un territoire pour les mettre en relation avec les services, avec d’autres personnes qui pouvaient avoir d’autres points de corrélation. L’idée est bonne, mais ces structures sont un peu trop institutionnalisées.

Le tiers-lieu peut être un point ressource sur le territoire, pour les nouveaux arrivants, mais aussi pour les gens qui ont des idées et qui ont envie de faire des projets. Avant, on ne savait pas trop ou aller. Maintenant, on vient dans le tiers-lieu, la Quincaillerie.

Je pense également que c’est un levier de développement territorial. Le fait d’hybrider économie sociale et culturelle fait émerger des choses intéressantes. Cela donne envie aux gens de rester sur le territoire, et cela, c’était plutôt rare. En général, les gens qui venaient, notamment les étudiants, avaient plutôt envie de repartir très vite. Moi j’ai eu des étudiants en IUT carrières sociales qui m’ont dit : « on va faire notre licence dans l’ESS et on reviendra faire des projets ici. »

Je pense que cela apporte aussi une autre image d’un territoire rural. Quand on parle de Guéret, en France, c’est un peu compliqué. C’est une ville qui souffre. Sauf que maintenant, c’est une ville qui souffre, mais il y a quand même la Quincaillerie. On peut apporter cela, sans prétention aucune. Cela permet aussi de montrer que des dynamiques innovantes peuvent exister dans les mondes ruraux.

À titre personnel, qu’est-ce que tu retires de toutes ces expériences ?

Humainement, c’est une histoire de fou. C’est enrichissant à un point qui s’assoie localement mais aussi avec les communautés croisées sur d’autres événements. Je pense à la Biennale du design où j’ai rencontré toute la bande d’OpenFactory. Je peux parler du grand Ramdam des tiers-lieux où j’ai rencontré la bande de la coopérative des tiers-lieux. Je suis également dans une coopération nationale avec d’autres lieux, dans les Landes, dans l’Aude. Je suis allé jusqu’en Finlande par les tiers-lieux. Comme disait Yoann, les tiers-lieux, faites les vous-même.

Qu’est-ce que tu en retires pour ton avenir ?

Je réfléchis pas mal là-dessus depuis quelque temps. Je trouve cela dangereux la personnification d’un lieu. Souvent, quand on parle d’un lieu, cela tient à une personne. J’ai un peu du mal à concevoir cela. Je pense aussi que pour le bien du lieu, de la communauté et du concierge en place, il faut que cela soit des carrières très courtes. Je me fixe peut-être encore trois ou quatre ans, comme concierge à la Quincaillerie. Après, j’aurai envie d’autres choses. Et c’est pour le bien de la communauté, car on marque le lieu, culturellement, par son réseau. Mais cela m’aura appris tellement de choses.

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