Mélia Villard : le Tiers-Lieu pour répondre au besoin de transmission

Mélia Villard est une membre active de la MYNE et d’autres tiers-lieux lyonnais et associés, mais aussi de l’éducation, de l’inclusion, de la collaboration, de l’expérimentation, et de la vie en général. Son interview a été réalisée pour la Biennale de Design de Saint-Etienne le 05 Février 2017 par Sylvia Fredriksson et Aurélien Marty.

J’ai travaillé avec deux types de population. D’abord, avec des jeunes en foyers. On parlait d’inadaptation, de décrochage scolaire, familial, social. L’enjeu était d’accompagner ces jeunes dans une reprise de liens avec l’école, le travail, la famille aussi. Dans le quotidien, ce n’était pas toujours simple et rose. Pas mal en internat. Et puis un travail avec les personnes en situation de handicap mental. C’était un accompagnement à une vie qu’ils imaginaient comme ordinaire, travail, vie quotidienne, comment se débrouiller seul dans les actes du quotidien, dans l’autonomie comme on dit beaucoup.

Est-ce que tu te sentais utile dans ces configurations ?

On se sent utile sur de l’urgence. C’est-à-dire qu’en terme d’action sociale, et d’ailleurs je pense que c’est ce qui m’a amené à faire ce travail, j’avais justement l’impression d’être utile pour le monde social, pour aider et aller vers un monde plus inclusif, pour le vivre ensemble. Dans les faits, j’ai plus eu la sensation de colmater des brèches, qui venaient d’ailleurs, mais qui prenait leur encrage beaucoup plus tôt, plus en amont. Et cela avec les deux populations avec lesquelles j’ai pu travailler.

Comment s’est passé ta premier passage à la MYNE ?

Rieul (co-initiateur de la dynamique, concierge ce jour là) m’a accueilli et m’a fait une visite de la maison, avec le labo, l’atelier, les espaces de travail. Je me rappelle que c’était dans l’atelier - et symboliquement c’est fort, avec les outils partout - qu’il m’explique la démarche, ce qu’ils défendent ici. Il m’explique les valeurs de la La MYNE, pourquoi cela a été créé, ce que l’on a envie d’y faire et, à ce moment là, certains mots ont été clés : éducation populaire, réappropriation, émancipation, apprentissage par le faire, vivre ensemble. Et il me parle de tout cela dans l’atelier, qui est un environnement pour faire.

Qu’est-ce que tu a fait à la MYNE les premiers jours ?

Ce que je vais faire les premiers jours, c’est beaucoup de bricolage. Il y a beaucoup de préparation à faire avant l’inauguration du lieu. Je fais de la peinture, beaucoup de bricolage, et une étagère, parce qu’il y avait besoin d’une étagère. Il y avait deux ou trois planches. Alors on s’y attaque, sûrement d’une mauvaise manière. Puis l’étagère se fait. Et est très moche. Puis, on la laisse dans un coin en se disant qu’il y en aura d’autres qui seront faites, et que cela sera bien mieux.

Le lendemain, Baptiste m’appelle, qui était à la MYNE la veille, en me demandant où je veux mettre cette étagère. Et là, ce fut un peu le choc. Car pour moi, cette étagère ne devait être nulle part. Elle était moche quoi. Malgré tout, il me demande où nous souhaitions la mettre, parce que c’est nous qui l’avions faite, et que on pouvait choisir où on l’a mettrait. Ici, il se passe un truc qu’il ne se passe pas ailleurs. Cela a été le déclencheur de mon implication quotidienne. Je me suis engagée de manière régulière dans les groupes de travail, sur le lieu et sa stratégie, sur les valeurs.

Je me suis rendu compte qu’à partir du moment où j’étais là, que je sois en train de faire une étagère ou à participer à une réunion, je peux dire ce que j’en pense, amener mon avis et mon point de vue critique. Cela est toujours pris en compte. C’est cela qui va me faire revenir et revenir encore.

Dans les premiers temps, je m’implique à la MYNE sur les activités de bricolage. Dans un second temps, parce qu’il y a moins besoin de cela aussi, je cherche un peu ma place. Je me dis qu’est ce que je viens faire là avec mon parcours sciences humaines, sciences sociales dans un truc qui me parait être un peu sciences dures, hyper technique, etc. Je cherche un peu ma place parce que je me demande ce que je vais pouvoir apporter. Au départ, cela me semble couler de source de m’orienter vers tout ce qui va être en lien avec l’éducation, l’éducation populaire, la formation, l’appropriation au sens large. C’est alors surtout comme cela que je commence à m’impliquer. Au fil des mois, je deviens membre du conseil collégial, dans le cercle des membres qui participent aux décisions.

Au final, je suis passée par plusieurs étapes et cela après un petit moment avant de savoir quelle valeur ou quelle contribution je pouvais apporter. Mais je pense que c’est beaucoup de mon fait, et du fait de na pas avoir osé me sentir légitime pour contribuer. C’est le cheminement là-bas, à fréquenter le lieu, les personnes et l’écosystème, qui m’a permis de réaliser que j’avais un bagage qui m’étais propre, et que j’étais légitime pour contribuer au sein du groupe. C’est à double entrée.

Où est-ce que t’amène ce parcours dans les Tiers-Lieux ?

Ce parcours dans les tiers-lieux m’amène à une coupure. Un véritable changement dans ma trajectoire, sur le plan de ma vi. Ilamène un pic avec une espèce de courbe exponentielle derrière, en réappropriation de mon propre pouvoir d’agir, sur différents axes. Sur le plan personnel d’abord, avec une sensation de valorisation, mais aussi un réel apprentissage. J’ose, beaucoup plus qu’avant, bricoler des choses. Et avec succès en plus. C’est aussi un apport professionnel, car je me dis : pourquoi ne pas entreprendre ? Pourquoi ne pas travailler sur ce que j’ai vraiment envie de faire, de la manière dont j’ai envie de le faire. Cela me conduit à des implications dans d’autres écosystèmes, sur quelques missions. Dans ce parcours-là, je crée mon propre statut d’auto-entrepreneur. Je découvre OuiShare, La Fing, etc. Je découvre un ensemble de choses qui se font, et aujourd’hui, qui font partie intégrante de moi.

Depuis que j’ai mis les pieds là-bas, j’ai pour volonté que cette dynamique-là puisse être plus inclusive. En fait j’ai envie de réussir à faire en sorte de partager ce que j’ai pu vivre. Parce que je me dis que si j’ai pu vivre de manière aussi puissante cette transformation par le tiers-lieu, il est important que d’autres personnes vivent cette expérience.

Autour de moi, j’ai rencontré plein de personnes pour qui s’est arrivé un peu. J’aimerais pouvoir transmettre ce vécu-là à tout le monde. Les questionnement que j’avais, et que j’ai toujours sont les suivants : comment faire pour transmettre aux personnes qui n’y connaissent rien de faire la démarche de venir dans un tiers-lieu. Comment les persuader qu’elles ont une légitimité à apporter une contribution ? Et à apporter non seulement aux projets mais surtout aux personnes qui vivent déjà le tiers-lieu. Elles ont vécu des choses. Donc, parce que ce sont des êtres sociaux, elles ont des choses à amener et à proposer. J’ai envie de trouver la clé pour permettre cela.

Comment relies-tu cette expérience avec ton passé d’éducatrice spécialisée ?

Quand j’étais éducatrice spécialisée, j’avais l’impression d’être utile mais dans l’urgence. J’avais l’impression de colmater des problèmes sociaux, sociaux au sens large. Pourtant, j’agissais parce que cela me paraissait être un moyen d’agir sur plus de justice sociale. Pour autant, j’avais un peu l’impression que j’agissais sur des symptômes, et que les causes étaient à travailler plus tôt. On ne va pas arrêter une fuite en refaisant la peinture. C’est un peu l’idée. J’avais envie de remonter, de manière peut-être plus globale, à la source. Pour mieux comprendre, et du coup, pour agir mieux.

J’ai l’impression que c’est englobant. C’est aussi pour cela que je me retrouve mieux dans ces dynamiques là aujourd’hui. et que j’ai l’impression que l’on agit sur tout. C’est la fameuse phrase « Agir local, penser global » . À un petit niveau, on peut agir sur tout. En tout cas, moi, je l’ai ressenti comme cela. J’ai envie de l’essaimer.

J’ai réorienté mon parcours professionnel, mais pas tant que ça. Je veux toujours plus de justice sociale, plus d’inclusion. La différence, c’est que je m’y prends différemment.

Justement, pour toi, quels seraient les changements à apporter ?

En terme d’éducation, les changements sont à apporter sur la relation entre les apprenants et les personnes qui éduquent.

Tout ce que tu as vécu à la MYNE te donne une autre vision de l’éducation ?

Oui, ce que j’ai vécu et ce que je vis encore aujourd’hui à la MYNE me donne la vision de ce qu’est l’éducation entre pairs : n’importe qui peut poser une question à n’importe quel moment, n’importe qui peut apporter du savoir à n’importe qui... parfois de façon tatonnante, imparfaite, mais c’est tout l’intérêt d’expérimenter les différents registres de transmission. C’est une notion que je défendais déjà avant dans le champ de l’éducation populaire. La force de transmision est en chaciun de nous. C’est universel.

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